LE TEMPS D’APRÈS… PAR FELWINE SARR

La question n’est pas de savoir qui fera le meilleur pronostic sur le temps d’après, mais en quoi demain pourrait et surtout devrait différer d’aujourd’hui. Nous vivons un bouleversement qui ouvre la voie à une transformation sociale

Une bataille fait rage entre ceux qui pensent et disent que le monde post covid-19 ne sera plus comme avant et ceux qui estiment que rien ne changera. Les habitudes consuméristes sont ancrées, le capitalisme féroce ne se rendra pas aussi facilement, il prolongera sa vie. Pour l’heure, il a les armes de la finance globale, la puissance des multinationales, une oligarchie politique qui lui est majoritairement acquise, et nous lui confions la satisfaction aussi bien de nos besoins fondamentaux que de nos désirs. On a d’ailleurs entendu quelque part, l’un de ses thuriféraires préconiser qu’après le confinement, il faudra accélérer la cadence du travail, ce qui a choqué et lui a valu une volée de bois vert. Signe des temps encourageant.

Les moments que nous vivons sont inédits à plusieurs égards.

Il y a quelques mois à peine, personne n’aurait pu prévoir que le train serait à l’arrêt, la production industrielle mondiale en pause, les transports aériens limités à acheminer les biens nécessaires, les économies au ralenti et leur redémarrage programmé par activités jugées essentielles ; que l’Europe et les USA seraient l’épicentre d’une pandémie mondiale pour laquelle ils payent le plus lourd tribut, que l’air des mégalopoles serait à nouveau respirable et le désir d’un nouveau monde aussi fortement exprimé. Comme des funambules, nous sommes en équilibre au-dessus du gouffre des possibles. Une brèche s’est ouverte dans le temps et elle indique de nouvelles potentialités historiques. La question n’est pas de savoir qui fera le meilleur pronostic sur le temps d’après, mais en quoi demain pourrait et surtout devrait différer d’aujourd’hui.

La crise seule cependant ne tranchera pas. Sa fonction est d’indiquer ce qui n’est plus tenable et qui doit changer. Pour qu’elle accouche d’un bouleversement, il nous faut le penser, mais surtout y travailler.

Le post-capitalisme : une utopie concrète

Hala Moughanie dans un magnifique texte a lancé un appel aux utopistes. Y répondre, c’est bien évidemment penser la tension entre utopie et réel, mais surtout concevoir comme Miguel Abensour, l’utopie comme une recherche sans fin de l’ordre politique juste et bon. Pour la majorité des individus du globe, cet ordre économique et politique mondial, ne l’est point.

L’apport de l’Utopie est de rendre manifeste la plasticité du monde. Il permet d’envisager l’histoire comme un espace de potentialités, de reconfiguration et de recomposition ; et d’imaginer les possibles au-delà du réel. Le réel que nous vivons est en train de se défaire sous nos cieux. La tentation de le rapiécer est certes forte, mais on pourrait aussi en accélérer la déconfiture. Nous vivons un bouleversement qui ouvre la voie à une transformation sociale, à condition cependant que nous y travaillions.

Pour ceux qui vivent sur le continent Africain, cette pandémie est d’abord l’occasion d’un bilan sans concession de nos déficits en infrastructures socioéconomiques de base, en filets sociaux, en infrastructures de santé, ainsi que dans la prise en charge des plus vulnérables. Les plans de résiliences conçus çà et là sur le Continent devraient être les embryons de politiques publiques résolument tournées vers la satisfaction des besoins fondamentaux des populations et dont le fondement est de nourrir la vie et d’apporter du soin au grand nombre. L’impératif est d’assurer sur le Continent la sécurité alimentaire, l’indépendance énergétique, la création de chaines de valeurs continentales, une industrialisation écologique, un meilleur choix des modalités de notre insertion dans le commerce international, une sortie de la spécialisation primaire, la transformation de nos matières premières sur place ainsi que la diversification de nos économies.

Il s’agit dans le monde d’après, d’opérer ces transformations structurelles, de repenser des économies insérées dans leur substrat socioculturel, en symbiose avec le vivant. Et pour cela, des révolutions culturelles, sociales et politiques seront nécessaires et nous devons y travailler.

FELWINE SARR

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