« L’AFRIQUE BÉNÉFICIE DE SA CONFIANCE EN LA VIE »

Confiné à New York, l’intellectuel sénégalais, Souleymane Bachir Diagne, observe le comportement de l’Amérique et l’Afrique face au Covid-19. Il insiste sur les inégalités devant la mort

Il ne se plaint pas de son confinement, installé avec sa femme et sa fille dans un appartement new-yorkais avec vue sur l’Hudson. Souleymane Bachir Diagne venait tout juste de rentrer d’un séjour de trois mois de son Sénégal natal. Le philosophe, en congé sabbatique de l’université de Columbia, travaille à son nouveau livre et à la rédaction d’articles commandés ici et là. Il reconnaît tout de même que cette période de confinement n’a rien à voir avec le temps « joyeux de l’écriture ». Ces dernières semaines lui évoquent au contraire un temps « étal, homogène, sans rythme, et qui n’est pas habité par ce battement de la vie à partir duquel on écrit ».

Le philosophe en profite pour observer la situation de l’Afrique face à cette crise sanitaire mondiale. Dernièrement, il a même signé une lettre ouverte que les intellectuels africains ont adressée aux dirigeants du continent. Alors, en ce temps de confinement, l’occasion est belle pour évoquer avec l’auteur de Comment philosopher en islam (via WhatsApp) le comportement des trois continents qu’il affectionne, l’Europe, l’Amérique et l’Afrique, sur la crise que nous traversons.

Le Point : Du Sénégal aux États-Unis, que vous inspirent les différentes gestions de la pandémie ?

Souleymane Bachir Diagne : Au Sénégal, j’ai apprécié la réaction très rapide de Macky Sall : la fermeture des aéroports, la mise en place d’un couvre-feu, etc. Des mesures auxquelles la classe politique dans son ensemble a adhéré parce que le président sénégalais a reçu les grands leaders mais aussi les représentants des sociétés civiles pour les leur expliquer. C’est une belle leçon de leadership !

Aux États-Unis, et plus particulièrement à New York, nous avons la chance d’avoir pour gouverneur Andrew Cuomo. Chaque jour, les habitants suivent avec intérêt sa conférence de presse. C’est un pédagogue, qui fait preuve chaque jour d’une belle mécanique intellectuelle. Grâce à lui, les New-yorkais savent où ils en sont. Leur comportement durant la crise a d’ailleurs permis de démentir certaines prédictions catastrophiques ; pourtant indisciplinés devant l’Éternel (sourire dans la voix), les habitants ont été largement responsabilisés sur le plan individuel. Le gouverneur a joué cartes sur table avec eux.

Des deux côtés de l’Atlantique, donc, ces leaderships ont envoyé des signes encourageants à leur population. Bien sûr, vous m’évoquerez le cas de Donald Trump. Mais, heureusement, certains États, comme celui de New York, du New Jersey ou de la Californie, bénéficient du « caractère fédéral ». Au moment où il a essayé de prendre la main sur les gouverneurs, ils ont été plusieurs à lui rappeler la Constitution américaine. Dieu merci ! Car les décisions à prendre relèvent du gouverneur. À New York, Cuomo s’est révélé si bon dans cette situation que certains démocrates ne seraient pas contre le fait de l’échanger contre Joe Biden dans la course à la présidentielle en novembre.

À travers ce que vivent mes amis parisiens, j’ai le sentiment que la France a commencé à s’équiper un peu tard, si l’on compare avec l’Allemagne. Mais on voit surtout que le monde entier est confronté aux mêmes problèmes. Face à un système sanitaire qui met aujourd’hui des États en concurrence pour recevoir des masques de la Chine, on peut vraiment parler, en revanche, de l’échec du leadership global.

D’une manière générale, il semble que les démocraties aient essayé d’expliquer aux peuples et de consulter la classe politique dans son ensemble, tandis que d’autres pays en ont profité pour se donner les pleins pouvoirs, comme en Hongrie. Au moment où les questions de sécurité se posent, la peur domine et l’on sait qu’elle est l’arme favorite des régimes autoritaires pour mettre à mal les libertés.

En quoi la pandémie a-t-elle modifié la carte du monde ?

On a observé des puissances dites émergentes donner la main aux « grandes puissances ». Le fait d’avoir dû s’équiper en respirateurs et masques ailleurs – la conséquence des fameuses délocalisations – a montré comment ce type de matériel relevait des souverainetés, et même d’enjeux de sécurité nationale. Qu’il est inacceptable de se trouver nu et désarmé en matière d’équipements devant une pandémie comme celle-là est une des leçons à tirer. Elle a rendu éclatant ce qu’on ne voyait pas si nettement comme la puissance des mondes indiens et chinois. Les tendances géopolitiques qu’on sentait à l’œuvre crèvent désormais les yeux.

Vous faites partie des intellectuels africains qui se réunissent pour réfléchir depuis votre continent natal dans le cadre des Ateliers de la pensée de Dakar. Comment votre réflexion avait-elle peu ou prou anticipé les questionnements qui éclatent aujourd’hui ?

Il y a quelques mois, j’avais publié dans la revue Futuriblesune réflexion sur les futurs africains en allant dans le même sens que celui des Ateliers de la pensée, dont la devise est que les questions africaines sont des questions planétaires et les questions planétaires des questions africaines. J’insistais sur l’aspect suivant : l’Afrique n’est pas cette poussée démographique à laquelle la réduisent bien des prospectivistes et dans laquelle ils ne voient que des problèmes. Elle est une force d’innovation et de créativité à laquelle ne rend pas justice cette vision d’une Afrique à la dérive, à la traîne du monde, avec laquelle la seule relation possible serait la compassion. Je parlais de résilience et de la capacité d’innovation de ses jeunesses, urbaines en particulier.

Pour l’instant, la bonne nouvelle est que le continent n’est pas encore trop touché par la pandémie, mais je vois déjà des Africains fabriquer des masques, les élèves de l’École polytechnique de Thiès, au Sénégal, se lancer dans la fabrication d’un modèle de respirateurs qui ne coûtera pas les yeux de la tête, qui devra être ajusté sûrement, mais tout cela parle de pays qui comptent d’abord sur leurs propres forces avec la volonté de mettre l’intelligence africaine à l’œuvre. Rien à voir avec une Afrique qui attend tout de l’aide extérieure. J’évoquais aussi la présence de la Chine sur le continent africain. Cette situation permet de s’aviser que la dette africaine, pour l’essentiel, est détenue aujourd’hui par la Chine… Et, si l’on peut saluer la proposition d’annulation de la dette du président Macron, la Chine, elle, n’a pas dit oui…

Vous avez souvent cité le philosophe Gaston Berger (1896-1960), dont l’université de Saint-Louis-du-Sénégal, votre ville natale, porte le nom, prospectiviste dont la relecture nous serait peut-être utile, il suffit d’en croire le chapitre sur « le temps dont on a besoin » de votre livre L’Encre des savants

Oui, c’est le moment de repenser à Gaston Berger, qui parlait de mondialisation avant que ce mot ne soit à la mode en disant que nous entrions dans un monde dont « les parties allaient se presser les unes contre les autres ». Il en soulignait l’accélération constante – non seulement il va vite, mais il va de plus en plus vite – et parlait de la philosophie prospective en des termes qui doivent nous parler aujourd’hui avec ce que la pandémie nous révèle : « L’avenir, ce n’est pas ce qui va inéluctablement arriver mais ce que nous allons en faire ensemble », disait-il, et nous voyons bien avec cette crise que c’est bien ce que nous faisons ensemble qui change les courbes terrifiantes des prévisions : nous aplatissons ces courbes et les faisons « redescendre » par la discipline avec laquelle nous appliquons, tous et chacun, les mesures qui s’imposent.

Berger parlait en philosophe de l’action qui regarde l’avenir pour qu’il soit le principe directeur de mon action aujourd’hui : ainsi, mes actions ne sont pas dictées par la tradition ou le passé mais par un avenir souhaité et souhaitable. Or nous vivons dans un monde aveugle à l’avenir, soucieux de productivité, faisant fabriquer des masques au Vietnam en aplatissant le sens de la mondialisation sur le seul gain, sur la seule rentabilité. Ce modèle a fonctionné sur le mode d’une fuite en avant et, soudain, un virus nous rappelle ce que cela signifie qu’être humain. Nous oblige à faire face au jour le jour en comptant nos morts mais aussi à regarder au-delà de ce que nous faisions. C’est exactement ce qu’est en train de dire Cuomo, que nous allons en sortir, mais pour rouvrir, non pas pour revenir à l’état antérieur, en imaginant, en réimaginant la ville. La projection doit donner aux actions que nous allons mener un sens et une finalité ultime qui doit être l’humain.

Que dites-vous de toutes ces interprétations de l’apparition du Covid-19, fléau, châtiment… ? De ce besoin d’explication au-delà du phénomène objectif ?

C’est l’aspect cosmique des grandes pandémies qui rappelle à l’humanité sa vulnérabilité. Quand on revisite l’Histoire, on se rend compte qu’à intervalles réguliers l’humanité a été attaquée par ce désordre vital, la fameuse mort noire, la peste, qui a quand même effacé 50 % de la population de l’Europe. Face à cela, comme face aux désastres naturels, comme les tremblements de terre, il est naturel de chercher des causes cosmiques elles aussi qui soient aussi énormes, des explications à la mesure de ce qui se passe. Une cause comme un virus qui se répand et qui est contagieux ne suffit pas ! Et cela n’est pas le propre des religieux qui, eux, voient la main de Dieu en colère. Les autres ont aussi le sentiment que cela dépasse la causalité purement mécanique. L’humanité avec un grand H se trouve aux prises de nouveau avec un ennemi périodique qui vient lui rappeler sa vulnérabilité, sa fragilité. Il n’y a pas seulement les civilisations qui sont mortelles, comme dit Valéry. L’humanité (re)découvre là sa mortalité en tant qu’espèce.

La période était aux grands rassemblements dans le calendrier des confréries des Mourides et Tidjanes, avec notamment une célébration très importante pour les Mourides, et l’on se demandait si ces confréries, dont le poids social et politique compte beaucoup, allaient faire le forcing. Mais l’État a donné des explications en s’adressant non pas à tel ou tel chef de confrérie mais aux citoyens en eux. Le Sénégalais peut se reconnaître dans un guide religieux, mais celui-ci n’a pas à gérer une urgence sanitaire. Cela a été compris. Il faut dire aussi que les musulmans ont vu que La Mecque elle-même avait suspendu les circumambulations autour de la Kaaba, cet espace depuis toujours rempli de croyants. La Kaaba vide, cela marque les esprits.

Vivre le ramadan dans ces conditions est plus difficile, car c’est un moment de grande solidarité, le jeûne s’accompagne d’une sociabilisation plus forte que d’habitude, on se rassemble le soir dans les mosquées pour les prières collectives, on fête la rupture du jeûne, ou on se rend beaucoup visite puisque ce temps est celui où l’on doit demander pardon aux autres. On peut d’ailleurs aussi dire que, paradoxalement, jeûner en étant confiné est plus facile car on a moins de tentations…

Dans quelle mesure l’Afrique est-elle davantage menacée à terme, comme l’a déclaré, parmi d’autres voix, l’Organisation mondiale de la santé ?

L’Afrique semble pour l’instant ne pas recevoir le plus dur de la crise, mais on voit se profiler la famine. Ici, à New York, j’observe des spectacles incroyables : de très longues queues formées lors des distributions de repas pour les New-Yorkais, ceux qui n’ont rien, ou plus rien. Les dons affluent, on fait appel à la philanthropie, c’est la réponse américaine. Mais en Afrique ? Cela signifie que ces spectacles, qui avaient disparu, d’enfants qui n’ont que la peau sur les os, on risque de les voir de nouveau. Sur le plan économique, la pandémie aura des conséquences très inquiétantes.

Les inégalités géographiques mais aussi sociales ont été mises au jour, notamment concernant les Noirs aux États-Unis face à la pandémie…

Bernie Sanders, avec le 1 % des très riches, ou Thomas Piketty ont déjà travaillé depuis un certain temps sur ces thèmes. Mais il s’agissait de chiffres, de pourcentages. Aujourd’hui, ils se révèlent en cette inégalité primaire des humains devant la mort. C’est d’autant plus frappant ici qu’un discours bizarre laissait croire au début que les Noirs seraient plus résistants, ou moins touchés. Tout au contraire, la disproportion est manifeste, et la maladie atteint les minorités noires et latinos, moins à New York qu’à Chicago où 70 % des cas touchent des Noirs. Le Covid-19 amplifie les faiblesses immunitaires, asthme, obésité, diabète, maladies qu’on trouve beaucoup chez les plus pauvres. Mais à cela il faut ajouter que ces travailleurs « essentiels » à la société que sont les conducteurs de bus ou de métro, les vendeuses, le corps médical, docteurs, infirmières, aides-soignantes, etc., qui courent donc le risque d’être contaminés car ils montent « au front », sont de manière disproportionnée des « personnes de couleur ».

Les inégalités dont on a parlé sur le plan politique se sont révélées à nous sous la lumière crue et terrible de la pandémie. Cette crise est donc l’occasion de revenir sur les modèles de santé publique et de redéfinir les priorités en recentrant les objectifs de développement sur l’humain, la vie humaine, la santé humaine, avec une attention toute particulière à ceux qui sont les plus vulnérables par l’âge, mais aussi par la pauvreté et les inégalités. Ce qu’il y a de scandaleux dans notre monde a été mis en lumière.

Justement, un des thèmes des Ateliers de la pensée de Dakar à l’automne 2019 était la vulnérabilité, avec un focus sur les « pratiques de dévulnérabilisation » au cœur des échanges. Qu’est-ce que la pensée venue d’Afrique, son expérience, sa culture peuvent, dans ces circonstances, apporter au monde ?

C’est impressionnant d’avoir participé à ce colloque et de l’avoir suivi avant cette crise. Et d’imaginer sa tenue après ! Nous avions anticipé ce thème de la vulnérabilité, car, sur le continent africain, nous avons davantage le sens de ce que le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga nommait la « mort ambiante ». Il y a des pays où, jusqu’à présent, on meurt encore beaucoup en couches, ce scandale qu’une grossesse puisse s’achever dans la tragédie donne un rapport à la mort différent, nous met dans une sorte d’insécurité qui nous fait ressentir la fragilité des choses. Mais je pense à ce que j’entends souvent dire dans mon pays, le Sénégal, « qu’il n’y a jamais de mal créé pour lequel le remède n’a pas non plus été créé ». Nous avons aussi la conviction profonde qu’il existe un équilibre et dans les circonstances qui sont celles-ci me reviennent à l’esprit nos cosmologies traditionnelles basées sur l’élan vital, la force de vie, ce qui nous donne cet espoir chevillé au corps. L’anthropologue Louis-Vincent Thomas rappelait que la plupart des prières africaines étaient des prières pour l’augmentation de la vie et sa victoire contre ce qui la diminue. Léopold Sédar Senghor avait inventé le mot « déforcer », le « déforcement » signifiant tout ce qui venait entamer la force de vie, au contraire du renforcement. L’Afrique bénéficie de cette résilience, de cette confiance en la vie même.

Le Point Afrique  |   Valérie Marin La Meslée 

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