«JE N’AI PAS L’IMPRESSION QUE NOS ECRIVAINS SOIENT DE GRANDS LECTEURS»

Palabres avec… Abdoulaye Racine Senghor, administrateur du monument de la renaissance et critique littéraire

Administrateur du Monument de la Renaissance, M. Abdoulaye Racine Senghor est également critique littéraire. Dans cet entretien, cet ancien professeur de lettres se prononce sur plusieurs sujets relatifs à l’édition.

M. Senghor, quelle est la dernière actualité du Monument de la Renaissance ?

Nous sommes actuellement en pleine crise du Coronavirus. Tout le monde doit se mobiliser pour combattre ce mal. Cela me fait penser un peu aux animaux malades de « La peste », une fable de Jean de la Fontaine. une fable qui commençait par ces mots: « un mal terrible, un mal qui sème la terreur». C’est ça le premier vers. Il ajoute plus loin : « un mal qui est capable d’enrichir, en un jour, l’Achéron ». L’Achéron étant le fleuve par lequel Charon faisait passer les âmes des morts, vers les enfers. Les enfers, ce n’est pas l’Enfer, mais c’était le royaume des morts. Ce mal qui sème la terreur et qui est capable d’enrichir en un jour l’Achéron, aujourd’hui, c’est le Coronavirus. Malheureusement, c’est pendant cette période qu’un vandale est venu au Monument. Il a vandalisé quatre sculptures sur une vingtaine. Heureusement que c’est réparable. Cela fait très mal. Pas autant que le Coronavirus. Mais enfin, cela donne une idée de l’importance de la culture, de sa place et du souci qui doit être celui de tout le monde de préserver ce passé très important de notre vie. Parce que la vie, c’est aussi cela. C’est la créativité. C’est l’esprit des uns et des autres qui porte les imaginaires de la collectivité et qui permet d’envisager le futur en tenant bien compte de ce patrimoine qui est une chose tangible, qui porte les stigmates de l’espèce humaine. De la totalité de l’humanité comprise en chacun des individus et que les artistes ont le talent et la capacité de faire sortir, d’émerger et de rendre pour que le flambeau ne s’éteigne pas. Il faut savoir que le chainon est parti de très, très loin pour nous mener là où nous sommes aujourd’hui. C’est ça qui nous aide à penser. Senghor et tous les grands penseurs et, aujourd’hui, les organisations internationales travaillent sur la diversité des expressions culturelles. Cette diversité qui est le sens même de l’humain. C’est ça que nous devrons préserver et continuer à penser que nous avons quelque chose à apporter au rendez- vous du donner et du recevoir. C’est le sens de la Culture. C’est le sens de tous les lieux de diffusion culturelle. C’est le sens de la création culturelle. C’est une autre dimension de la nourriture. Parce que la nourriture n’est pas seulement nourriture gastronomique, mais elle est également nourriture spirituelle.

Comment le critique littéraire que vous êtes, perçoit l’état de l’édition ?

Vous savez, pour ne pas être pessimiste, il faut quand même remonter un peu loin. Le Sénégal est un pays pionnier dans le domaine de la littérature d’expression française. On se rappelle que dans les années 20, déjà, Amadou Makhtar Diagne avait sorti un premier roman à la suite des écrivains français comme Pierre Loty, André Demaison qui étaient là avant etc. Mais dès que René Maran a publié son « Batouala » et a remporté le Prix Goncourt, il y a eu ce mouvement dans lequel le Sénégal a joué un rôle. Et les Amadou Mapathé Diagne, les Bacary Diallo, Senghor, Birago, les Abdoulaye Sadji ont conduit progressivement à la création d’une littérature sénégalaise qui a, aujourd’hui, donné Bougar Sarr, Khalil Diallo et tant d’autres dont des femmes Oulimata Ba Diallo etc. Cette littérature, aujourd’hui, produit beaucoup plus qu’il y a 20 ans, qu’il y a trente ans. Mais elle ne produit pas, je dois l’avouer, de la même qualité. Et c’est à ce niveau -là que la bataille doit se mener.

Qu’est- ce qui expliquerait cette baisse de la qualité ?

La qualité est d’abord liée à l’édition. L’édition doit être un peu plus rigoureuse. Les éditeurs doivent être plus attentifs au choix des œuvres à imprimer. Les comités de lecture, s’il en existe, doivent être plus vigilants. Et plus attentifs à ce qui se fait ailleurs. Il faudrait pouvoir avoir le niveau tel qu’en ont eu d’autres œuvres, d’autres pays de grands auteurs qui sont connus et reconnus. Etsi les comités de lecture sont au fait, sont au courant de ce qui se fait de mieux dans le monde, ils vont être plus exigeants sur tout ce qui se fait chez nous.

Pourtant, l’Etat fait des efforts avec le Fonds d’aide à l’édition qui a été porté à un milliard…

Oui, l’Etat fait de gros efforts pour aider l’édition. Mais je pense qu’il y a aussi un second niveau. L’Etat fait beaucoup pour que des livres soient édités avec l’appui du Fonds. Mais je crois qu’il faut que les comités de lecture soient plus exigeants pour que la qualité y soit. Il faut aussi que les auteurs, eux-mêmes, fassent l’effort d’être de grands lecteurs. Je pense que les bons écrivains sont d’abord de grands lecteurs et qui ont une capacité de mesurer et de pouvoir avoir une volonté de faire mieux. Je n’ai pas l’impression que nos écrivains soient de grands lecteurs.

C’est dû à quoi à votre avis ?

C’est d’abord à l’école que cela se passe. Elle n’a pas toujours mis le livre à la disposition des enfants. C’est l’école qui n’a pas toujours permis aux enfants d’aimer le livre et la lecture. Ce qui est une condition objective. Ensuite, il y a les familles, car il faut dire que dans une famille, si les parents ne lisent pas, les enfants ne lisent pas. Il faudrait que les parents incitent les enfants à la lecture en donnant eux-mêmes l’exemple. L’enfant imite le parent. Si le parent lit et le livre mis à disposition à côté, l’enfant lit. Les grands lecteurs ont commencé à lire très, très tôt. Ce n’est pas toujours le cas. Les parents sont capables d’acheter des ordinateurs, des trucs très chers pour les enfants, mais pas de livres. Et cela, moi, je l’ai constaté. Avant, les parents n’étaient pas forcément de grands lecteurs, mais les enfants avaient des livres. Ils les lisaient et ils les lisaient bien. Il y a ce double aspect. Ensuite, le ministère de la Culture fait de gros efforts. Parce qu’il y a des bibliothèques partout dans les régions. Il y a les centres culturels régionaux. Il y a les CLAC qui sont tous dotés. Malheureusement, cela se limite aux capitales régionales. Il faut que les communes et les collectivités locales participent à cet effort. Pour doter leurs circonscriptions, leurs territoires de petites bibliothèques où les enfants peu vent aller pour lire. Et cela va créer des vocations et des mouvements vastes. La volonté d’écrire existe, mais je ne dirai pas comme dans « Le Philanthrope » de Molière qu’il y a des gens qui ont la démangeaison de l’écriture. Mais ils seront objectivement poussés à écrire, car ils ont des choses à dire. Cependant pour pouvoir dire des choses, il faut avoir les moyens de le dire. Le problème de la langue se pose aussi. Je ne vais pas dire aux gens d’écrire en Wolof car ils ne parlent pas bien Wolof ou les langues nationales de manière générale. Mais au moins, il faut qu’ils maitrisent la langue dans laquelle ils veulent s’exprimer. Que ce soit le Français ou les langues nationales.

Il ne se poserait pas un problème de niveau?

Je ne vais pas parler de niveau, car on peut écrire à tout moment. On peut avoir le certificat d’études et bien écrire. Sembène n’a pas fait d’études secondaires ou universitaires. André Malraux n’a pas fait d’études secondaires. Il n’est pas allé au lycée. Donc ce n’est pas lié à cela. C’est lié à la capacité et à la maitrise qu’on a d’une langue et surtout d’avoir des choses à dire. Et les gens ont énormément de choses à dire, mais il leur manque quelque chose. A ce sujet d’ailleurs, je voudrai proposer qu’il y ait beaucoup d’ateliers d’écriture. D’ailleurs, le ministère de la Culturel envisage d’initier des projets comme ça dans le cadre du Fonds d’aide. Il faut que les associations, les écoles et tout le monde puissent organiser des ateliers d’écriture pour que lorsque les fleurs poussent, qu’on puisse les aider à donner de meilleurs fruits. Je pense que c’est bien possible…J’évoquais la question de la lecture, de la connaissance de ce qui se passe dans le monde. Les pays africains nous donnent de très grands auteurs qui nous viennent du Congo, du Tchad, du Cameroun, Djibouti etc. Nous en avons deux ou trois ou quatre au Sénégal. Par rapport au capital que nous avons, on pourrait en avoir plus. Nous en avons aussi dans le jury des cinq continents de la Francophonie où le Sénégal participe par l’intermédiaire de l’Association des écrivains du Sénégal. En lisant les ouvrages qui sont proposés à ce prix et à d’autres prix, on voit la masse d’excellents ouvrages produits dans l’espace francophone. C’est impressionnant, mais quand on regarde cela et qu’on voit les Canadiens, les Belges, les Cambodgiens, les Magrébins qui sont en train de faire des choses extraordinaires, quand on voit ce qu’ils écrivent, leur capacité d’innovation, dans le récit romanesque, dans la langue qu’ils utilisent, leur inventivité, on se dit qu’il y a quand même du chemin à faire ici. Et c’est dommage que jusqu’ici, à deux ou trois exceptions près, les écrivains sénégalais ne sont pas sélectionnés dans ces jurys des cinq continents.

Ça ne fait pas désordre au pays de Senghor ?

Oui, ça fait mal au cœur de savoir qu’après ces deux ou trois écrivains, il y a la grande masse qui doit faire de gros efforts. C’est vrai que les ténors de la littérature sénégalaise ne participent pas à ces compétitions-là. Car ce sont des compétitions qui s’adressent surtout aux jeunes parce qu’il s’agit de relève. Je ne suis pas pessimiste pour autant. Je sais que les dispositions qui sont prises permettront à terme de corriger cela et d’avoir des écrivains exceptionnels. Le Grand prix du président de la République pour les Lettres a permis de révéler, il y a deux ans, Rahmatou Seck Samb. D’autres vont sûrement sortir de cette grande compétition nationale. Et cela va susciter une sorte d’émulation qui va permettre d’avoir ce que nous voulons dans ce domaine- là.

A votre avis que faudrait-il faire pour que les choses évoluent dans le bon sens ?

Mais il y a une batterie de mesures. Il faut qu’à l’école qu’on puisse rendre à la littérature ses lettres de noblesse en mettant à la disposition des élèves des ouvrages. Il faut qu’au collège et au lycée que l’on comprenne que s’il y a des œuvres au programme, ces œuvres- là ne sont pas le programme. Lorsqu’on met quatre à cinq œuvres en seconde pour que le professeur les étudie, c’est pour aussi connaitre une dizaine et une quinzaine d’autres à travers des textes extraits des œuvres de ces auteurs- là. A mon avis, c’est fondamental. En France, c’est des dizaines et des dizaines de livres qu’un élève qui arrive en seconde doit avoir lu. C’est énorme et impressionnant. J’ai la liste ici. Tant que nous n’y arriverons pas, nous allons avoir des difficultés à avoir des gens qui ont une bonne culture générale. Ensuite à avoir des gens qui sont suffisamment dotés pour être de bons écrivains.

On en revient toujours au problème de niveau …

En tant qu’enseignant, en tant que conseiller pédagogique, en tant que ancien Directeur de l’Enseignement secondaire, je sais que depuis le début du dix-neuvième siècle en France, tous les ans, les rapports indiquent que le niveau baisse. Pendant cent ans, on dit toujours que le niveau baisse. Ceux qui sont là pensent que ceux qui viennent d’arriver sont moins bons. Je pense qu’il faut relativiser tout cela. Tous ceux qui sont là ont créé la modernité, donc ils ne sont pas mauvais. Tout ce mouvement là pour lequel nous sommes fiers, ce sont les fruits de nos écoles. Donc, ils sont bons. Maintenant, il y a un problème de niveau par rapport à la langue. Parce que le gars, il fait des fautes. Mais on peut le corriger sans problème. Si les effectifs des classes sont moins lourds. Si les professeurs sont moins chargés. Si les intrants pédagogiques sont disponibles. Si les écoles sont des espaces d’épanouissement, le niveau va forcément se relever. Mais pour comprendre une langue, il faut la parler, la lire et l’écrire. Si on ne parle pas français, si on ne lit pas en français, mais on ne peut pas être bon en français. Ce n’est pas possible ! Mais je pense que tous ces paramètres-là, mis ensemble, permettront d’y arriver. Et surtout disposer d’une édition de qualité. Comme je disais, il faut être exigeant et faire en sorte que les livres faits par des Sénégalais soient des livres de qualité à tous points de vue. Nous avons beaucoup de maisons d’édition, c’est parce qu’il y a eu une crise en un moment donné et beaucoup de maisons sont sorties. Mais je pense que ces maisons doivent se professionnaliser d’avantage. Elles doivent avoir une adresse, avoir un capital, avoir un comité de lecture et profiter du Fonds d’aide de manière à ce que le livre arrive aux lecteurs. Parce que c’est ça l’objectif. Le livre publié doit arriver aux lecteurs. Le Directeur du Livre a l’habitude de dire ça. Il faut faire de bons livres qui arrivent aux lecteurs. Il faut distribuer le livre et ce n’est pas simple. Parce que la chaîne du livre, si on sort de Dakar, c’est aussi les régions. Il faut des libraires pour acheter des livres. Il en faut à Matam, à Ziguinchor, à Kédougou, bref sur l’ensemble du territoire national.

Certains disent que les livres coûtent chers ?

Le livre coute cher, mais pour moi c’est relatif. Cela dépend de ce que cela représente pour nous. Quelquefois, le livre coûte moins cher qu’un repas au restaurant. Il y a des livres qui coûtent deux mille cinq cent francs. Pourtant il y en a qui payent cinq mille francs au restaurant. Maintenant, il y a des ouvrages qui sont venus d ’Europe et qui coutent 20 euros. Et c’est vrai que ça, c’est un peu cher. Mais ce n’est pas seulement en achetant des livres. En allant dans une bibliothèque, on peut bien lire car on ne peut pas acheter tousles livres. C’est impossible. Les livres, on peut en avoir dans les écoles aussi avec les coins de lecture. Ici, au Monument de la Renaissance, vous avez vu qu’il y a au moins deux cent livres au niveau du coin de lecture et cela n’a rien couté. C’est facile à faire partout. Je pense que c’est comme ça qu’on peut aider les gens à se familiariser avec la lecture. Il faut aussi aider les parents à mettre à la disposition des enfants des livres très tôt.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *